Lecture - prière sur le design / by Alain Roy

Entretien avec Frédéric Metz
De la fonction à l’émotion
Tout design devrait s’inspirer de la nature et prendre le temps d’évoluer

16 février 2013 | Emmanuelle Vieira | Actualités culturelles
Le Devoir

Publié en octobre dernier, le livre Design? de Frédéric Metz vient de dépasser les 5000 exemplai­res vendus: du jamais vu au Québec pour un ouvrage du genre. Est-ce l’écriture sincère et l’humour de Metz qui font de l’effet, ou le sujet qui passionne de plus en plus de gens?

Édité par Flammarion Québec, l’ouvrage est largement distribué, autant chez les libraires que chez les marchands de journaux, une accessibilité peu courante pour ce type de livre, qui peut expliquer en partie son succès.

Mais cette distribution grand public est aussi un choix éditorial qui découle directement du propos central de la publica­tion : le design est partout, dans la rue, dans la signalisation, dans nos intérieurs, dans les objets, dans les vêtements que nous portons…

L’auteur nous entraîne dans une remise en question totale de notre quotidien, retraçant le rôle du designer dans toutes les disciplines et à tous les niveaux. Mais la plus grande qualité de son livre est incontestablement l’ouverture d’esprit qu’il suscite. Lire Design ? équivaut à un baptême de la vue pour le néophyte.

Au fil des pages, Frédé­ric Metz, qui a été professeur à l’Université du Québec à Montréal pendant 32 ans, nous apprend à observer, à analyser et surtout à nous interroger, tout en devenant critiques vis-à-vis de notre environnement.

Un concept galvaudé

Le design, ce concept galvaudé qu’on nous sert à toutes les sauces, ce n’est ni vulgaire ni snob, ce n’est ni un style ni une étiquette marketing. Non, le design, c’est une attitude, une façon d’observer et de vivre les choses qui n’est ni totalement artistique ni totalement pragmatique.

« Pour moi, dit Frédéric Metz, le design, c’est d’abord fonctionnel, logique, intelligent. Une fois qu’on a rempli ces fonctions, on peut rentrer dans l’esthétisme, la beauté, et finir dans l’émotion. »

Une salle de concert à l’architecture envoûtante peut dilapider tout son charme dès les premières mesures d’une œuvre si le son qu’elle renvoie n’est pas parfait. Le plus bel ascenseur du monde dont les boutons sont difficiles à comprendre perd ses atouts au profit d’un agacement qui détruit toute expérience de plaisir.

Il en va de même pour tou­tes les choses du quotidien qui nous compliquent la vie, alors qu’elles devraient être étonnantes de simplicité.

Dans son livre, Metz donne l’exemple de la peau de l’agru­me : « Tous les éléments de conservation maximale ont été pensés dans cette enveloppe naturelle ; l’épicarpe orange et le mésocarpe blanc se séparent aisément de la partie charnue. Un emballage qui termine sa vie au recyclage et devient compost. Bref, une merveille de design. »

Tout design devrait s’inspirer de la nature et prendre le temps d’évoluer. Être un de­signer, c’est un état d’esprit qui mûrit très lentement et exige beaucoup de détachement par rapport au superflu. « Un designer sincère, écrit Metz, n’est pas un surconsommateur. Il apprend à vivre en harmonie avec lui-même, il sait se con­tenter de peu, d’une manière quasi monastique, entouré d’objets simples, fonctionnels et intemporels. »

On pourrait même ajouter qu’être designer, c’est une vocation. Un bon designer devrait constamment se remettre en question, chercher, expérimenter, persévérer. Et, c’est bien connu, les choses les plus simples sont les plus difficiles à obtenir. Pour que ça coule de source, que ça ait l’air évident, cela exige des années de recherche et de pratique. Pensons aux ordinateurs Macintosh, si simples, si minces, mais quel travail il y a derrière la conception !

Comme des médecins

« Les designers sont comme des médecins, nous dit Metz. Ils répondent à une demande, à un problème. Ils doivent poser un diagnostic et proposer un remède de manière très professionnelle. Il faut être consciencieux dans ce métier ! »
Voilà pourquoi, lorsqu’on planifie une ville, il sera plus approprié de consulter des designers urbains plutôt que le public, les administrateurs, les planificateurs ou les gens d’affaires.

Pour un meilleur design, il faut être critique. Or un bon critique doit avoir l’esprit ouvert et un certain sens de l’humour ; il est sain de rire de soi et des autres. Et une ville qui s’autoproclame cité de design quand ça ne rime à rien, par exemple, se fait du tort. La critique et l’introspection sont profondément constructives. Remettre en question, c’est chercher la cause d’un échec, comparer ses créations à ce qui se fait ailleurs et analyser les erreurs dans le but d’y remédier.

Un coup de baguette

« Mon souhait le plus cher, dit Metz, serait que tout le monde ait un sens du design développé d’un coup de baguette magique et que toutes les quétaineries de la terre qui se prennent au sérieux disparaissent ! »

Pour que son souhait se con­crétise, il faut que les universités et les écoles forment des esprits critiques, mais aussi que le public conteste les réalisations médiocres ; il faut que les designers soient des simplificateurs intelligents et sensibles de nos vies. Le sens du design pour une société, c’est quasiment un projet collectif.

Le livre Design ? a le mérite de mettre tout cela en perspective… Et depuis janvier dernier, Frédéric Metz est à la barre de l’émission Design diffusée à Canal Savoir, une série d’entretiens qui présentent l’univers créatif de plusieurs designers québécois.

Design ? de Frédéric Metz

Design ? de Frédéric Metz